Dans le désert marocain, le Trek’in Gazelles rassemble chaque année plus de 400 participantes autour d’un défi sportif, solidaire et profondément humain. À la tête de l’événement : Marina Vrillacq, qui revendique un attachement intime au Maroc et une vision engagée de ce que peut être une aventure féminine. Dans cet entretien, elle revient sur la philosophie du trek, sur ses enjeux solidaires et sur la manière dont cette expérience transforme celles qui la vivent. PAR VANESSA MAUREL (REPORTAGE PHOTOS RUBEN DIAS). Extrait du WOMEN SPORTS AFRICA N°12.
WOMEN SPORTS AFRICA : COMMENT DÉFINIRIEZ-VOUS LE TREK’IN GAZELLES ?
MARINA VRILLACQ : C’est un trek d’orientation basé sur la navigation à l’ancienne du Rallye des Gazelles. Les participantes doivent trouver des balises dans le désert marocain en faisant le moins de kilomètres possible. Chaque pas compte et c’est un vrai jeu de piste. C’est ouvert à des équipages 100 % féminins, par équipes de trois, de 16 à 76 ans cette année. Nous offrons les droits d’inscription aux jeunes filles qui viennent avec leur maman parce qu’on veut encourager la transmission. Cet événement se veut aussi solidaire : chaque balise trouvée rapporte cinq euros au Secours populaire. Et nous ramassons les déchets dans le désert, principalement du plastique. L’an dernier, on en était à 17 000 litres. Ce défi sportif se transforme très vite en aventure collective. On y retrouve des générations qui marchent ensemble, des équipes aux profils opposés, et un esprit où l’entraide prend souvent le pas sur la straté- gie. C’est ce mélange qui crée la singularité du trek.
BEAUCOUP DE PARTICIPANTES DÉCRIVENT UNE ATMOSPHÈRE INATTENDUE POUR UN ÉVÉNEMENT AUSSI INTENSE. COMMENT EXPLIQUER CETTE DOUCEUR QUI REVIENT DANS TOUS LES TÉMOIGNAGES ?
Ici, il y a 417 femmes et presque 200 membres du staff, quasiment uniquement des hommes, qui encadrent avec énormément de douceur. Le mot qui revient tout le temps, c’est « bienveillance ». On veut un événement responsable, engagé, joyeux, chaleureux. Ce trek, c’est un esprit. Un esprit libre, ouvert, où les femmes se sentent autorisées à se dépasser et à être elles-mêmes. Le désert ne durcit pas les comportements, il les adoucit. Sans téléphones, sans réseaux sociaux, sans distraction, les participantes ne sont plus que des femmes qui marchent ensemble, se soutiennent et partagent un même souffle.
LA DÉCONNEXION TOTALE FAIT PARTIE DE L’ADN DU TREK. POURQUOI EST-CE ESSENTIEL SELON VOUS ?
On retire les portables pendant quatre jours, et ça change tout. Ce matin, une participante m’a raconté que son fils lui avait écrit « Je suis fier de toi, maman ». Il ne lui dit jamais. Quand elle a reçu cette lettre imprimée, elle en a pleuré. Le format courrier marque les esprits. Pendant ces quatre jours, elles vivent dans l’ins- tant présent. Elles ne font que chercher des balises, et nous gérons tout le reste. Ça recentre, ça apaise, ça reconnecte à l’essentiel. Cette déconnexion crée une disponibilité rare : pour les autres, mais surtout pour soi-même. Les équipes racontent des discussions intimes au bivouac, des prises de conscience, des moments où l’on se surprend à respirer autrement.
COMMENT LE TREK S’INSCRIT-IL DANS LA VALORISATION DU SPORT FÉMININ ?
Le sport féminin est mal représenté, même si ça progresse. Ici, on montre que les femmes peuvent s’accomplir où elles veulent et quand elle le veulent. On valorise la performance humaine. On travaille aussi avec les entreprises pour proposer à leurs salariées un espace de dépassement de soi. L’idée est simple : les femmes peuvent être partout.
APRÈS TANT D’ÉDITIONS, QU’EST-CE QUI CONTINUE DE VOUS ÉMOUVOIR DANS CE TREK ?
C’est une réussite. Je ne pensais pas que ça aurait autant de succès. Voir 420 femmes marcher ensemble, s’entraider, vivre sous le même bivouac sans se tirer dans les pattes, c’est magnifique. On dit souvent que les femmes sont en compétition entre elles. Ici, je vois surtout des femmes qui s’élèvent ensemble. Je vie entourée de femmes extraordinaires, et le trek, c’est l’accomplissement de ce que je peux apporter au sport féminin. Et dans le désert, quand les équipes reviennent au bivouac après des heures de marche, que les frontales apparaissent comme une file de lucioles, que les rires percent la nuit froide, on comprend ce qu’elle veut dire : ce trek n’est pas qu’une épreuve. C’est un espace où les femmes se dépassent et, surtout, se soutiennent. Une parenthèse où l’on avance ensemble, parfois pour la première fois.
QU’EST-CE QUI FAIT DU MAROC UN LIEU AUSSI NATUREL POUR ACCUEILLIR CET ÉVÉNEMENT ?
Parce que c’est une évidence. Quand le Rallye des Gazelles a été créé il y a 35 ans, le pays nous a ouvert les portes imédiatement. Le roi du Maroc a accueilli Dominique Serra, la fondatrice. Depuis, notre histoire ici est magnifique. Le désert marocain est majestueux, il offre une vraie possibilité de quête spirituelle. Les paysages sont riches, magiques. On est loin de tout, à dix heures de Marrakech. Le Maroc est la continuité naturelle du rallye et le lieu idéal pour le trek.
ET VOTRE PROPRE LIEN PERSONNEL À CETTE TERRE SEMBLE TRÈS FORT…
Mon arrière-grand-père était administrateur des hôpitaux d’Essaouira, il est dans le livre d’or du Maroc. Mon grand-père est né à Casablanca. Cette terre, elle m’appelle. Je la respecte profondément. Je suis profondément attachée à ce territoire. Et puis j’aime mon travail parce qu’il va au-delà de l’organisation dun événement. Il sert à écouter les gens qui vivent ici, à faire mieux, à respecter.
LE TREK S’ACCOMPAGNE DE NOMBREUSES ACTIONS SOLIDAIRES. COMMENT ONT-ELLES COMMENCÉ ?
Cœur de Gazelle* est né parce que des nomades venaient voir les médecins du Rallye. La première fois, j’ai nettoyé les yeux d’un bébé d’un mois qui avait une conjonctivite. Quand il a rouvert ses petits yeux, je me suis dit : là, il se passe quelque chose de beau. On a commencé avec deux médecinsetaujourd’huionalaplusgrande caravane pluridisciplinaire du sud marocain. Huit spécialités, 4 900 consultations pendant le Rallye des Gazelles.
L’ACTION DÉPASSE LARGEMENT LE CADRE MÉDICAL AUJOURD’HUI…
Nous avons construit 26 puits pour les bergers. Nous agissons sur l’environnement : les plastiques s’accrochent aux arganiers, les chèvres les mangent et en meurent, donc le ramassage protège aussi les troupeaux. On fait aussi de la réinsertion professionnelle : ateliers de tissage, henné, pâtisserie. À la fin du trek, 150 gazelles cuisinent avec des femmes marocaines, sans forcément parler la même langue. Il y a juste le geste, le sou- rire. Il y aussi a palmeraie d’Aït Tamgoudit et d’Aït Afersgit, qui est un projet qui a commencé de façon très simple. Au dé- but, on avait très peu de palmiers, c’était presque symbolique. Et puis, ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui nous ont
demandé d’en planter davantage, parce qu’ils y voyaient une vraie possibilité de développement pour leur territoire. On a suivi leur demande, on l’a accompagnée, et le projet a pris de l’ampleur naturellement. Aujourd’hui, cette palmeraie fait vivre 1 500 agriculteurs. Elle ne se limite plus à la seule culture des palmiers : il y a des ruches, de la luzerne, et bien sûr la récolte des dattes qui représente une ressource importante pour eux. C’est devenu un écosystème complet, un projet global qui répond à leurs besoins et qui s’inscrit vraiment dans la durée.
VOUS TRAVAILLEZ ÉGALEMENT AVEC LES MÊMES ÉQUIPES LOCALES DEPUIS DES DÉCENNIES.
Oui. Les trois événements Maïenga génèrent 1,3 million d’euros de retombées dans la région. On travaille avec les mêmes équipes depuis 35 ans. Ils montent le bivouac, cuisinent, louent les camions, construisent les douches. On a vu grandir leurs enfants. Ils passent tous par la caravane médicale chaque année avec leurs familles. C’est une vraie relation de confiance, presque familiale.
Cœur de Gazelles : SOLIDARITÉ DURABLE AU SUD DU MAROC
Depuis sa création en 2001, Coeur de Gazelles mobilise hommes et femmes pour répondre aux besoins des populations du sud du Maroc dans la santé, l’éducation, l’environnement et la réinsertion professionnelle.
L’association privilégie une approche humaine et durable : chaque projet est réalisé en partenariat avec les habitants, en renforçant les structures locales existantes et en incitant les communautés à devenir actrices de leur développement. Toutes les actions sont reconnues par les instances gouvernementales, garantissant légitimité et efficacité.
La Caravance Médicale parcourt chaque année les régions isolées, situées à plus de cent kilomètres d’un dispensaire, pour offrir des consultations gratuites en médecine générale, pédiatrie, ophtalmologie, et optique.
Les opticiens confectionnent sur place des lunettes adaptées. En parallèle, les bénévolent mènent des actions de prévention et chaque patient repart avec un sac de dons adaptés à ses besoins, comprenant vêtements chauds, produits d’hygiène ou jouets pour les enfants.
La protection de l’environnement constitue un volet majeur. Les participantes du Trek’in Gazelles ramassent les déchets le long de leur parcours, totalisant plus de 18300 litres depuis 2021. Parall§lement, 25000 bouteilles d’eau sont collectées pour être recyclées. L’association construit également 26 puits pour les femilles nomades, assurant un accès à l’eau potable pour l’alimentation, l’hygiène et le bétail, chaque puits étant sécurisé et entretenu par les familles.
Le Bab el Raid permet de développer des projets agricoles durables : plantation de palmiers-dattiers et arbres fruitiers, mise en place de systèmes d’irrigation et création d’activités économiques locales. Ces initiatives favorisent la biodiversité, luttent contre la désertification et soutiennent l’éducation. L’association construit des classes maternelles et primaires, distribue des vélos avec kits de sécurité et rénove les écoles existantes. Neuf établissements ont été entièrement rénovés, dix zones vertes créées et plus de 1300 enfants bénéficient de ces actions. Chaque année, plusieurs centaines de mètres cubes de dons sont acheminés selon les besoins précis des villages, garantissant un impact concret et durable sur les populations locales.
Pour en savoir plus, rendez-vous sur : www.coeurdegazelles.org
