Elle parle avec la tranquillité des gens qui ont déjà traversé le feu — et qui savent que la braise, finalement, n’était qu’un passage. Chez Monique Akoa Makani, finaliste WNBA dès sa première saison, il y a cette manière singulière d’habiter les mots : calme, posée. Rien qui annoncerait qu’elle a déjà joué devant 20.000 personnes, que les plus grands coachs américains ont scruté ses appuis, que la pression des playoffs lui a glissé dessus. À partir de cette nuit trop lumineuse, tout remonte : l’enfance déplacée, les saisons d’attente, les refus, les choix du cœur. Une trajectoire patiente, jamais rectiligne, toujours assumée. Rencontre. PAR RUBEN DIAS. Extrait du WOMEN SPORTS AFRICA N°12.
La finale commence avant le coup d’envoi. Elle commence dans le vacarme. Dans cette sensation très précise que le bruit peut peser sur les épaules. Vingt mille spectateurs. des lumières qui écrasent tout. Des écrans partout. Monique Akoa Makani l’a senti immédiatement. «Tu passes de deux mille personnes à quasiment vingt mille. La différence, tu la ressens. »
Sur le terrain pourtant, elle ne change rien. Même posture. Même sérieux. Elle défend. Elle coupe les lignes. Elle monte la balle. Elle fait exactement ce qu’on attend d’elle, sans gestes inutiles. Phoenix perdra la série face aux Las Vegas Aces, portées par une A’ja Wilson impériale. Mais Monique termine cette nuit-l) avec quelque chose de précieux : une certitude tranquille.
« J’ai toujours essayé de couper le bruit extérieur. On en a déjà tellement dans la tête. » Elle dit ça calmement, sans pose héroïque. La finale WNBA n’est pas un
sommet pour elle. C’est un point. Important, oui. Mais posé sur une route
longue, cabossée, cohérente.
Avant la finale, avant la WNBA, il y a un autre bouleversement. Un avion. Un âge. Neuf ans. Monique arrive en France avec sa famille. Elle quitte le Cameroun. Elle change de continent, de langue, de météo, de codes. À l’école, tout se voit. Tout s’entend. « Quand t’es enfant, c’est un changement drastique. D’un continent à un autre, d’une culture à une autre. »
Elle a un accent. Elle grandit vite. Elle dépasse les autres. Elle a commencé sa scolarité en anglais. En France, il faut basculer vers le français. Redoubler. Reprendre. « Tu n’es jamais vraiment dans ta zone de confort. Et il n’y a pas grand-chose qui te remet en confiance, à part rentrer à la maison. »
Le basket arrive presque par accident. À onze ans. Un cycle de sport scolaire, comme un autre. « Je ne me disais pas du tout que j’allais en faire ma vie. Je ne savais même pas ce que c’était un club. »
À la fin de l’année, un professeur va voir son père. Il insiste. Il voit quelque chose. Un potentiel, peut-être. Ou simplement une énergie à canaliser. Son père lui demande son avis. Elle réponse sans conviction. « J’ai dit oui, pourquoi pas. Le cycle aurait pu s’arrêter là. » Il ne s’arrête pas là.
Villeurbanne. Le Basket Charpennes Croix-Luizet. Les premiers entraînements. Les premières habitudes. Sur le terrain, les règles sont simples. Le ballon ne se moque pas de ton accent. Le panier ne te demande pas d’où tu viens. « Le sport m’a aidée à retrouver une certaine confiance. Je m’y suis réfugiée. »
Treize ans, le choix silencieux
À treize ans, elle entre au pôle Espoir du Lyonnais. Là, le décor change. Les adultes parlent sérieusement. Les at- tentes s’installent. La pression aussi. « Quand tu rentres au pôle Espoir, tu comprends que c’est un choix. Continuer sur le long terme ou arrêter. »
Elle continue. Sans grand débat inté- rieur. « Honnêtement, ça s’est fait très naturellement. Je ne me souviens même plus m’être vraiment posé la question. » Cette manière d’avancer ne la quittera plus. Pas de plan figé. Pas de grandes an- nonces. Juste une succession d’étapes prises au sérieux.
Son parcours en France ne suit pas la ligne droite attendue. Il passe par la Ligue 2. Longtemps. Trop longtemps, di- ront certains. « Aller en Ligue 2, oui, ça m’a fait mal. » À Nantes, l’équipe des- cend. Elle pourrait partir. Elle reste. « Une partie de moi sentait que je devais être là. »
Très bonne saison individuelle. Descente collective. Nationale 1. Puis une opportunité en Ligue 1. Elle hésite. Refuse. « Je ne me sentais pas prête. » Son agent pense le contraire. Elle insiste. Une année de plus en Ligue 2. Charnay. Le choix fait mal à l’ego. Mais le corps dit oui. « Tout s’est fait dans un ordre que je ne contrôlais pas, mais qui me convenait. » Elle gagne le championnat. Monte. Et ne redescend plus.
La blessure invisible : l’équipe de France
Il y a une douleur qui ne se voit pas sur les feuilles de match. L’équipe de France. Formée en France, Monique voulait ce maillot. Elle y croyait. Une première pré-sélection. Puis une seconde. À chaque fois, l’espoir. À chaque fois, l’attente. Et puis l’arrêt. Brutal. « On m’a expliqué que les raisons ne m’appartenaient pas. »
Elle encaisse mal. « J’avais senti un intérêt réel. Et du jour au lendemain, il disparait. Je n’ai rien compris. »
Alors elle choisir le Cameroun. Ses racines. Pas par dépit. « Je voulais que ce soit un choix conscient. Respectueux. Je ne voulais pas y aller par orgueil ou par rancoeur. » Elle parle d’héritage. De construction. De long terme. « J’avais envie de participer à quelque chose. De laisser quelques chose. » Sa première sélection est une révélation. « Ça s’est extrêmement bien passé, humainement et sportivement. »
À son retour en France, tout s’ouvre. Elle joue libérée. Affirmée. Visible.« Cette décision m’a donné une confiance basket énorme. » Elle comprend quelque chose d’essentiel. « J’ai appris qu’il valait mieux choisir le choix du coeur, celui avec lequel tu es en paix, plutôt que celui de l’orgueil.»
L’appel de Phoenix
La WNBA n’était pas prévue si tôt. L’appel surprend. « Dans mon plan, ça ne devait pas arriver aussitôt. » Elle hésite longtemps. Son équipe joue gros. Elle n’a pas envie d’abandonner. Un training camp, c’est brutal. « Tu peux être coupée du jour au lendemain. Tu ne contrôles rien. » Son coach insiste, ses coéquipières aussi. Toutes. « Elles m’ont dit d’y aller. Que ça avait toujours été pour moi. »
Elle finit par se dire que si personne ne lui met de bâtons dans les roues, elle n’a pas à le faire elle-même. Phoenix montre un intérêt clair. Un projet. Une vision. « Dès les premiers entraînements, j’ai senti que le niveau était très élevé. » Le choc est réel. Sportif. Culturel. Humain. « C’était la première fois que je partais aussi loin de ma famille. Être seule, dans une culture que tu ne connais pas, sans personne qui parle ta langue… C’est très difficile. »
Elle tient grâce à l’environnement. Grâce à l’accompagnement. Préparation mentale. Psychologue. Famille. Amis. « Même quand ça ne va pas, il y a des outils et des personnes pour te faire voir ce qui va. »
Apprendre son rôle
Sur le terrain, son rôle est précis. Défendre. Courir. Apporter de l’intensité. « Je n’avais pas le même rôle qu’en France. » Elle accepte, avec lucidité. « La défense a toujours été mon point fort. » Mentalement, l’ajustement est là. « On attend autre chose de toi que de scorer. Et il faut le faire avec joie. »
Elle observe. Elle apprend. Elle regarde celles qui ont dix ans de plus. « Je savais que j’étais rookie. » Physiquement, elle tient. « Là-bas, tu as les meilleures athlètes du monde. » Elle sourit. « Ça, c’est sûr. » Cette nuit de finale, Monique est titulaire. Dans une équipe ambitieuse. Elle joue son rôle. Pleinement. « Je me suis préparée pendant des années pour arriver là. » La pression existe. Elle ne déborde pas. « On se met déjà tellement de pression soi-même que la pression extérieur ne m’atteint pas vraiment. » Elle le dit simplement, sans forcer.
Bourges, maintenant
Après la WNBA, Bourges. Le choix est clair. « Gagner des titres. » La culture. L’histoire. Les attentes. Elle vient pour apprendre encore. « Je suis jeune joueuse. Je n’ai pas la science infuse. » Elle parle de leadership. De justesse. « J’ai vu ce qu’un bon leader peut faire. Et ce qu’un mauvais peut faire aussi. » Elle veut apporter son état d’esprit. Sa combativité. Son envie. Sans surjouer. « Je pense que ça se mettra en place naturellement. »
Ce qu’elle a appris
À la fin, la question dépasse le basket. Ce qu’elle a appris sur elle-même. Elle réfléchit. puis dit doucement : « Ce qui doit arriver arrivera. Notre travail, c’est de faire notre part. » Être plus indulgente. Regarder le chemin. S’en féliciter parfois. Elle parle de foi. Calmement. « Le reste appartient à Dieu. » La finale WNBA n’est pas une fin, mais bien une preuve qu’elle en est capable. Qu’elle est exactement là où elle devait être.






















